15 octobre 2017

"Les versets sataniques"



Après la conversion, l’Islam à la Mecque va vivre une période d’impasse. Des menaces de mort étaient proférées à l’endroit du Prophète Muhammad (PSL). Il était accusé de mettre en péril l’économie de la ville de la Mecque qui tirait ses subsides de la fréquentation de la du Temple de la Ka’ba.
C’est dans ce contexte  que va se situer un épisode célèbre celui des « versets sataniques. ».
Les Qorayshites, pour parvenir à obtenir de la part du Prophète Muhammad (PSL) quelques accommodements à l’égard des dieux, lui firent toute sorte de proposition : richesses, femmes, argent, protection à condition qu’il acceptât que fût rendu alternativement le culte aux idoles nationales, une année durant, pour l’ensemble des Mecquois, et une autre année à Allah, pour le Prophète (PSL) et l’ensemble des musulmans.
Pensaient-ils (les qorayshites), les divinités du panthéon arabe ne pouvaient-elles pas jouer « le rôle d’intercesseurs auprès d’Allah» ? Esprit de transaction bien propre à cette cité commerçante qu’est la Mecque.
Les pressions de toute nature se faisaient de plus en plus grandes sur le Prophète Muhammad (PSL) qui ne cessait d’entendre retentir à son oreille le commandement divin « Tu n’adoreras qu’Allah… »


« Lorsque l’Envoyé d’Allah se fut aperçu que son peuple était divisé, à cause de ce qu’Allah lui révélait, il ressentit un grand abattement et il souhaita alors que d’Allah descendît une parole, susceptible de le rapprocher de son peuple qu’il aimait…et qu’en sa faveur fût atténué ce qu’il y avait de violent dans ce qui lui avait été révélé… »  Tabari


C’est dans cet esprit qu’il se serait imaginé un jour, alors qu’il récitait la sourate LIII, qu’une âya (verset) supplémentaire lui était descendue du ciel :


« Par l’étoile lorsqu’elle disparaît !
Votre compagnon n’est pas égaré ;
Il n’est pas dans l’erreur ;
Il ne parle pas sous l’emprise de la passion
….
Avez-vous considéré al-Lat et al’Uzza,
Et l’autre, Manat, la troisième
Sourate LIII An-najm l’Etoile, verset 1-3, 19-20


Et ici, le verset tout à fait inattendu :
Ce sont les sublimes déesses
Et leur intercession est certes souhaitée.


L’évènement aurait suscité à la Mecque une émotion vive. Les Qorayshites se serait dit disponibles pour une négociation et un arrangement. L’éclair d’une « horrible » inspiration, la communauté mecquoise se serait ainsi trouvée investi de pouvoirs sur les croyants et sur les païens en même temps. L’unité nationale se serait reconstituée mais, cette fois, autour du Prophète (PSL). La nouvelle, stupéfiante, aurait même atteint les Muhadjîroun d’Abyssinie, qui se seraient apprêtés au retour.
Or le Prophète Muhammad (PSL) se serait repris. Non il ne pratiquera pas les deux cultes. Non il ne se prosternera pas, lui et les siens devant les idoles. Non, il ne voulait pas d’une religion qui ne fût pas liée au seul culte d’Allah.


« Nous n’avons envoyé avant toi ni prophète, ni apôtre
Sans que le Démon intervienne dans ses désirs.
Mais Dieu abroge ce que lance le démon.
Dieu confirme ensuite ses Versets.
Dieu est celui qui sait, il est sage. »
Sourate LIII
An-Najm, verset 52


« O vous, les incrédules !
Je n’adore pas ce que vous adorez ;
Vous n’adorez pas ce que j’adore.
Moi je n’adore pas ce que vous adorez ;
Vous n’adorez pas ce que j’adore.
A vous  votre religion ;
A moi, ma Religion. » Sourate les Incrédules


Aujourd’hui, beaucoup de ceux qui se sont penchés sur cet incident de parcours pensent qu’il est loin d’être vérifié. Muhammad al-Tähir Ibn Achoûr souligne la fragilité de la source d’al-Tabari, sans doute intrigué, lui et ses successeurs, par le sens des versets cités plus haut et qui évoquent les interférences du Démon. (Muhammad al-Tâhir Ibn Achoûr, Tafsîr al Tahrîr wa al Tanwîr 30 tomes en 15 volumes, MTE, Tunis, 1984)

Quant à l’hypothèse avancée par Tabari d’une tentative du prophète (PSL) de « s’attirer la sympathie » de son peuple, elle est en contradiction aussi bien avec le contenu de la sourate qu’avec l’ensemble de son attitude durant sa prédication mecquoise. Il n’est pas impossible qu’au moment où le Prophète Muhammad (PSL) prononçait le nom des trois déesses, certains aient procéder à une forme d’amalgame qui répondait à leurs propres vœux. Il faut se le murmurait avec beaucoup de prudence, le trouble d’un instant, « l’instant de la distraction », comme dit l’Islam est toujours possible.

Quoi qu’il en soit de la véracité de l’épisode, les ponts vont dorénavant être coupés. La réaction des Qorayshites sera inédite. Elle consistera dans la mise en quarantaine non pas du seul Prophète Muhammad (PSL) mais de tous les musulmans. Deux années de « bannissement» vont suivre. 

Yathrib 786
15 octobre 2017

08 octobre 2017

‘Umar, al-farûq "celui qui établit la distinction"



Pendant que se déroulaient les évènements en Abyssinie, un autre évènement, extraordinaire, vint à se produire à La Mecque : le prestigieux Omar Ibn Khattab, du grand clan des Makhzoumites avait embrassé l’Islam. Il venait d’être touché par une grâce d'una façon aussi soudaine que définitive.
Ce « Saint Paul de l’Islam », comme l’appelle Renan, était une âme pleine de passion et d’intransigeance. Le départ pour l’Abyssinie des Mouhajirûn, parmi lesquels il comptait des amis, l’avait affecté.
Un jour, ayant entendu que le Prophète Muhammad (PSL), auteur de tous ces maux, tenait une réunion clandestine dans un des faubourgs de la ville de Safa, il prit son sabre et au comble de la fureur, décida d’aller tuer le Prophète (PSL). C’était là le plus sûr moyen  de mettre un terme au désordre et à la sédition qui mettaient en péril l’ensemble de la société mecquoise.
- « Où cours-tu ainsi, Ô Omar ? »
 Lui demande un de ses amis qu’il croisait en cours de route. Nu’aym Ibn ‘Abd Allah, s’était secrètement converti à l’Islam.
- « Je cherche Muhammad ce sabéen », répond Omar
Il révélait ainsi la confusion que faisait beaucoup en ces premiers temps de la Révélation, entre la prédication de l’Islam et les conceptions religieuses de certaines minorités  présentes à la Mecque. 
Il ajouta :
- « Je veux tuer celui qui a brisé l’unité des Qorayshs, ravalé ses croyances, dénaturé sa religion et blasphémé ses dieux ! 
- Tu ferais mieux d’aller voir ce que font les membres de ta famille, lui dit son interlocuteur. 
- Qui sont les membres de ma famille ? demande 'Umar, au plus haut point de son courroux.
- Ton cousin et frère de circoncision, Saîd Ibn Zayd ? et sa femme, ta propre sœur, Fatima Ibn Khattab. »
Nu’aym, prompt d’esprit, cherchait un moyen de faire diversion et  conseillait à ‘Umar de mettre de l’ordre dans sa propre famille avant de s’en prendre Muhammad (PSL). Il l’informa que sa sœur Fatima et son beau-frère Sa’ïd s’étaient en effet déjà convertis à l’Islam. Stupéfait et furieux, ‘Umar changea ses plan immédiats et décida d’aller trouver sa sœur.
Le couple était en train de lire et d’étudier le Coran avec le jeune compagnon Khabbâb lorsqu’ils entendirent que quelqu’un s’approchait de leur demeure. Khabbâb cessait sa lecture et se cachait. ‘Umar entendit qu’on récitait quelque chose. Il apostropha sa sœur et son beau-frère de façon agressive. Tous deux nièrent les faits, mais ‘Umar insista en affirmant qu’il avait bien entendu qu’ils récitaient un texte. Ils refusèrent de répondre, ce qui attisa la colère de ’Umar. Il se jeta sur son beau-frère pour le frapper et lorsque sa sœur chercha à s’interposer, il la frappa violemment et elle se mit à saigner. La vue du sang sur la figure de sa sœur eut un effet immédiat, et ‘Umar s’arrêta tout net.
A ce moment précis, sa sœur lui lança avec fougue :
« Oui, nous sommes musulmans et nous croyons en Dieu et son Envoyé. Quant à toi, fais maintenant ce que tu veux ! »
‘Umar resta interdit, partagé entre le regret d’avoir blessé sa sœur et la stupeur de l’annonce qui venait de lui être faite. Il demanda à sa sœur de lui remettre le texte qu’ils récitaient au moment de sa venue. Sa sœur exigea de lui qu’il fît d’abord ses ablutions pour se purifier. Calmé mais encore ébranlé, ‘Umar accepta, fit ses ablutions, puis se mit à lire. Comme eux, ‘Umar était de ceux, rares, qui savaient lire.
«  Tâ-hâ. Nous ne t’avons pas envoyé le Coran pour te rendre malheureux, mais comme un Rappel pour celui qui craint le Seigneur. Et comme une Révélation émanant de Celui qui a créé le Terre et les Cieux sublimes. L’Infiniment Bon qui s’est établi sur le Trône. Le Souverain des Cieux, de la Terre, des espaces interstellaires et de tout ce qui se trouve dans les profondeurs du sol. Que tu élèves ta voix ou Non ? Il connaît tous les secrets et les pensées les plus intimes. Il est Dieu ! Il n’y a de divinité que Lui ! Et il porte les plus beaux Noms. »
Sourate Tâhâ 20, Verset 1-8
C’étaient les premiers versets, et ‘Umar continua à lire la suite du texte qui relatait l’appel de Dieu à Moise sur le mont Sinaï, jusqu’à ce qu’il parvienne au verset :
"En vérité, Je suis Dieu. Il n’y a pas d’autre Dieu que Moi ! Adore-moi et accomplis la prière afin de te souvenir de moi."
Sourate Tâhâ 20, Verset 14
‘Umar cessa alors sa lecture et manifesta son engouement pour la beauté et la noblesse de ces paroles. Khabbab, encouragé par l’apparente bonne disposition de ’Umar, sortit alors de sa cachette. Il lui révéla qu’il avait entendu une invocation du Prophète (PSL) dans laquelle celui-ci demandait à Dieu de soutenir sa communauté par la conversion d’Abu al-Hakam ou de ‘Umar ibn al-Khattab. ‘Umar lui demanda où se trouvait Muhammad, et il lui indiqua qu’il était dans la demeure d’al-Arqam. 

‘Umar s’y rendit. Devant la porte, les habitants eurent peur car ‘Umar portait encore son épée à la ceinture. Le Prophète  (PSL) accepta qu’il entre et ‘Umar instantanément, annonça son intention de se convertir. 

Le prophète s’exclama : 
« Allahu Akbar ! » (Dieu est le plus grand) ; et il reçut  cette conversation comme une réponse à son invocation.
Ce « Allahou Akbar » deviendra par la suite, avec « La Illaha illa ‘Llah », le cri de ralliement de tout l’Islam.
Il n’était pas question pour ‘Umar, étant donné son caractère, de garder son islam secret. Aussitôt connue, la conversion du redoutable Makhzoumite causa une sensation énorme, en raison du profond déséquilibre qu’elle provoquait dans le rapport des forces en présence. Avec sa fougue et son courage , ‘Umar décidait d’aller voir Abû Jahl pour lui annoncer la nouvelle. Il proposait au Prophète Muhammad (PSL) de faire une prière au grand jour dans l’enceinte de la ka’ba. Le risque était là. Mais il tenait à montrer aux chefs qurayshites que les musulmans étaient dorénavant présents et déterminés . ‘Umar et Hamza connus pour leur forte personnalité, entrèrent en tête du groupe dans l’enceinte de la Ka’ba. Les musulmans y prièrent sans que personne n’osèrent intervenir.
« L’Islam de ’Umar fut une conquête (fath), son émigration (avec le prophète Muhammad (PSL) à Médine) une victoire, et son émirat (califat) une miséricorde. » Hadith d’Abdallah Ibn Massûd, reproduit par Ibn Hichâm.
A travers cette conversion, l’Islam effectuait une large percée dans le seul clan aristocratique qui pouvait rivaliser avec celui de la maison des Omeyyades, jusqu’ici virulents ennemis du Prophète Muhammad (PSL).
Le Prophète Muhammad (PSL) savait son impuissance sur les cœurs. Face à la persécution, en grande difficulté, il s’était tourné vers Dieu en espérant qu’Il guide l’un ou l’autre de ces deux hommes, dont il connaissait les qualités humaines autant que le pouvoir de renverser l’ordre des choses. Le Prophète Muhammad (PSL) savait bien sûr que c’est Dieu seul qui guide les cœurs. 
Pour certains, la conversation fut un long processus qui prit des années de questionnements, de doutes, d’avancées et de retours en arrière. Pour d’autres, la conversion fut instantanée, suivant immédiatement la lecture d’un texte ou en présence d’un geste ou d’un comportement particulier.
Les conversions qui ont pris le plus de temps n’étaient pas forcément les plus solides, et l’inverse n’était pas vrai non plus. Dans l’ordre de la conversion, des dispositions du cœur, de la foi et de l’amour, il n’est point de logique et seul demeure l’extraordinaire pouvoir du Divin. 
‘Umar était sorti de chez lui avec la volonté de tuer le Prophète Muhammad (PSL), aveuglé par son absolue négation du Dieu Unique. Puis le voilà, quelques heures plus tard, changé, transformé, au terme d’une conversion dont la source fut le texte et le sens de Dieu.
‘Umar était devenu l’un des plus fidèles compagnons de celui dont il avait espéré la mort. Personne parmi les musulmans, n’aurait pu imaginer que ’Umar reconnaisse le message de l’Islam, tant il avait manifesté de haine à son encontre. Cette révolution du cœur était un signe et portait un double enseignement : rien n’est impossible à Dieu. Et il ne faut juger définitivement de rien, ni de personne. Il s’agissait et il ‘s’agit d’un rappel à l’humanité en toutes circonstances. Se souvenir du pouvoir infini de Dieu cela veut dire apprendre de sa propre personne, à sainement douter de soi et, vis-à-vis d’autrui, à suspendre son jugement.
‘Umar avançait et devenait chaque jour un modèle pour les compagnons et pour l’éternité. Depuis le jour de sa conversion, le surnom d’’Umar ibn Khattab fut al-Farûq (celui qui établit la distinction), en référence à sa volonté de distinguer la communauté musulmane (ayant accepté la vérité du message coranique)  des qurayshites (obstinés dans l’ignorance – al-jâhiliyya).

Yathrib 786
08 octobre 2017

01 octobre 2017

Enjeux, Questions et Oublis



L’opposition au Prophète Muhammad (PSL) n’était pas simplement une opposition à un homme ou à un message. Tous les 123 999 prophètes avant lui, avaient reçus ce même accueil de la part d’un pan entier de leur propre communauté et de leur propre famille. 950 ans durant, le Prophète Noé n’aura réussi à convaincre un seul membre de sa communauté malgré les promesses. La bonté divine le sauvera.
C’est bien que le contenu du message qu’ils apportaient (les prophètes parmi lesquels les 313 rasûls), était, en fait, une radicale révolution quant à l’ordre des choses et des sociétés.
Le Coran rappelle les propos qu’ont eu à essuyer les Messagers, époque après époque, lors de la transmission de leur message respectif.

Refus au changement
La première réaction est le plus souvent un refus de changement mêlé à la crainte de perdre le pouvoir. Le peuple de Pharaon lançait à Moïse et Aaron :


« Es-tu venu pour nous détourner du culte que pratiquaient nos ancêtres, et  pour que tous deux vous accapariez le pouvoir dans ce pays ? Nous ne croyons pas en vous ! » Coran sourate 10 Yûnus, verset 78


Cette relation à la mémoire, aux ancêtres, aux habitudes est un élément fondamental pour comprendre la réaction des peuples en face des transformations qu’apportent une nouvelle croyance ou une nouvelle présence dans le contexte social. La réponse est toujours épidermique et passionnée. Ce qui est en jeu touche bien à l’identité et les fondements de la société en question.
Tous les peuples qui ont accueilli des prophètes ont d’abord pensé, comme ce fut le cas pour le Prophète Muhammad (PSL), que ceux-ci cherchaient que le pouvoir et le prestige. Dans l’ordre de l’humain, on ne bouleverse pas les habitudes et, ce faisant un ordre social, sans avoir des visées politiques. C’est ce qui explique le doute et la surdité des chefs devant le message dont le contenu en lui-même est totalement décalé par rapport à ces perspectives.
Une révolution dans les mentalités
En appelant à la reconnaissance du Dieu Unique, au rejet des idoles, à la vie après la mort, à l’éthique et à la justice, le Prophète Muhammad (PSL) mettait en branle une véritable révolution dans les mentalités autant que dans la société. L’évidence était que le renversement des perspectives contenu dans son message orienté vers l’Au-delà ébranlait les fondements du pouvoir ici-bas.
La reconnaissance de l’Unicité et la conscience de l’Éternité associées à l’enseignement de l’éthique apparaissaient aux nouveaux croyants comme des éléments de leur libération spirituelle, intellectuelle et sociale. L’intuition des chefs de Quraysh était juste et fondé.


« Dis : Dieu, lui est Un ; Dieu, celui qui se suffit à lui-même ; Il n’engendre pas et n’est pas engendré ; Nul n’est pareil à Lui. » Coran Sourate 112


Cette sourate marque bien une frontière. Lorsque les chefs Qurayshites proposèrent une sorte de syncrétisme entre la religion polythéiste des ancêtres et le monothéisme apporté par le Prophète Muhammad (PSL) la réponse de la Révélation fut ferme :


« Dis : Ô vous les négateurs [au cœur voilé] ! je n’adore pas ce que vous adorez ; et vous n’adorez pas ce que j’adore ! Je ne suis pas un adorateur de ce que vous adorez et vous n’êtes pas des adorateurs de ce que j’adore. A vous votre religion, à moi la mienne ! » Coran sourate 109


Questions et Oublies
Les Qurayshites étaient désemparés et ne savaient comment s’y prendre pour circonscrire la diffusion du message du Prophète Muhammad (PSL) Ils envoyèrent une délégation à Yathrib afin de s’enquérir auprès des dignitaires juifs de la nature et de la véracité de cette nouvelle Révélation. Les juifs de Yathrib étaient connus pour professer ce culte au Dieu Unique. Et le Prophète Muhammad (PSL) faisait souvent allusion au Prophète Moïse (Salut sur lui). Ils étaient les plus à même d’exposer un avis ou, mieux, d’élaborer une stratégie.
Consultés par les Qurayshites sur le nouveau Prophète Muhammad (PSL), les rabbins proposèrent aux envoyés de la Mecque de lui poser trois questions clefs afin de savoir si ce qu’il disait relevait de la Révélation ou de l’imposture.

La première question était relative à la connaissance d’une histoire relatant l’exil des jeunes gens loin de leur peuple.
La seconde question à celle d’un grand voyageur qui atteignit les confins de l’univers.
Et la dernière était une interpellation directe à définir ar-Rûh (l’âme).
La délégation repartie consciente qu’elle avait là les moyens de piéger le Prophète Muhammad (PSL). De retour à la Mecque, ils allèrent le trouver et lui posèrent les trois questions. Celui-ci répondit presque instantanément : 
 

« je répondrai à vos questions demain. » Ibn Hishâm, op. cit., vol. 2, p.140


Or, le lendemain, l’Ange Gabriel n’apparut pas. Point de Révélation. Ni le surlendemain, ni  les quatorze jours qui suivirent. Les qurayshites jubilaient ? Sûrs d’avoir enfin prouvé la duplicité de ce soi-disant Prophète, incapable de répondre aux questions des rabbins.
Le Prophète Muhammad (PSL) était triste et chaque jour davantage. Il craignait d’être abandonné. Sans doute de dieu. Il revivait l’expérience du « doute quant à soi », amplifiée par les railleries de ses opposants.
Deux semaines plus tard, il reçut une Révélation et une explication :


"Ne dis jamais, à propos d’une chose : " certes, je ferai cela demain ", sans ajouter : « si Dieu le veut. » (Inshâ’ Allah). Invoque ton Seigneur Rabb- Educateur. Si tu oublies, et dis : "Plaise à mon Seigneur [Rabb-Educateur] de me guider vers le chemin de la rectitude. " Coran sourate La Caverne 18, verset 23-24 


Cette Révélation était une fois encore un reproche et un enseignement. Elle rappelait au Prophète Muhammad (PSL) que son statut, son savoir et son destin étaient dépendants de son Rabb- Educateur, du Dieu Unique. Il ne devait point l’oublier.
Ainsi faut-il comprendre le sens de la formule « Inshâ’ Allah (si Dieu le veut).» Elle exprime la conscience des limites, le sens de l’humiliation de celui qui agit mais qui sait qu’au-delà de qu’il peut dire ou faire. Dieu seul a le pouvoir de faire en sorte que les choses adviennent. Il ne s’agit point d’un message fataliste : il n’est pas question de ne pas agir mais, au contraire, de ne jamais cesser d’agir tout en en maintenant en sa conscience et en son cœur les réelles limites du pouvoir humain. Le Prophète Muhammad (PSL), pour la deuxième fois dans la Révélation, était rappelé à l’ordre par le Transcendant (quelle que soit l’intensité de l’adversité des hommes, la force et la liberté sur la terre demeurent dans la conscience permanente de ta dépendance vis-à-vis du Créateur.
Ce n’est qu’ensuite que le Prophète Muhammad (PSL) recevra la réponse aux trois questions posées. L’attente, le silence, son incapacité à répondre puis l’exposé tardif des révélations prouvaient que le Prophète Muhammad (PSL) n’était point l’auteur du Livre et qu’il était bien dépendant de la volonté de son Rabb.

La réponse à la première question d’ar-rûh (lâme)  renvoyait à l’exigence d’humanité à laquelle il avait été appelé précédemment c’est-à-dire au savoir supérieur de l’Unique :


Ils t’interrogent au sujet de l’âme (ar-rûh). Dis : l’âme relève de l’ordre [de la connaissance] exclusif de mon Seigneur [Rabb-Educateur] et, en fait de science, vous n’avez reçu que bien peu de choses. » Coran sourate 17 verset 85


Quant aux deux histoires (celle des sept Dormants d’Ephèse et celle du voyageur Dhû al-Qarnayn (Alexandre Le -Grand)], elles sont relatées dans la même sourate 18, la Caverne.
Elles fourmillent de données et de précisions auxquelles les Qurayshites et les rabbins de Yathrib ne s’attendaient pas. Et dont le Prophète (PSL) avant la Révélation n’avait aucune connaissance.
Dans la même sourate, on trouve l’histoire de Moïse qui, dans un moment d’oubli et de négligence, voit laissé échapper l’idée que, compte tenu de son statut de Prophète « il savait ». Dieu va alors le mettre à l’épreuve du plus savant que lui, le personnage d’al-Khidr :
(Rappelle-toi) quand Moïse dit à son valet: «Je n’arrêterai pas avant d’avoir atteint le confluent des deux mers, dussé-je marcher de longues années».


"Puis, lorsque tous deux eurent atteint le confluent, Ils oublièrent leur poisson qui prit alors librement son chemin dans la mer.
Puis, lorsque tous deux eurent dépassé [cet endroit,] il dit à son valet: «Apporte-nous notre déjeuner: nous avons rencontré de la fatigue dans notre présent voyage».

 [Le valet lui] dit: «Quand nous avons pris refuge près du rocher, vois-tu, j’ai oublié le poisson - le Diable seul m’a fait oublier de (te) le rappeler - et il a curieusement pris son chemin dans la mer».
[Moïse] dit: «Voilà ce que nous cherchions». Puis, ils retournèrent sur leurs pas, suivant leurs traces.
Ils trouvèrent l’un de Nos serviteurs à qui Nous avions donné une grâce, de Notre part, et à qui Nous avions enseigné une science émanant de Nous.
Moïse lui dit: «Puis-je te suivre, à la condition que tu m’apprennes de ce qu’on t’a appris concernant une bonne direction?»
L’autre] dit: «Vraiment, tu ne pourras jamais être patient avec moi.
Comment endurerais-tu sur des choses que tu n’embrasses pas par ta connaissance?»
[Moïse] lui dit: «Si Allah veut, tu me trouveras patient; et je ne désobéirai à aucun de tes ordres».
«Si tu me suis, dit [l’autre,] ne m’interroge sur rien tant que je ne t’en aurai pas fait mention».
Alors les deux partirent. Et après qu’ils furent montés sur un bateau, l’homme y fit une brèche. [Moïse] lui dit: «Est-ce pour noyer ses occupants que tu l’as ébréché? Tu as commis, certes, une chose monstrueuse!»
[L’autre] répondit: «N’ai-je pas dit que tu ne pourrais pas garder patience en ma compagnie?»
«Ne t’en prends pas à moi, dit [Moïse,] pour un oubli de ma part; et ne m’impose pas de grande difficulté dans mon affaire»(.
Puis ils partirent tous deux; et quand ils eurent rencontré un enfant, [l’homme] le tua. Alors [Moïse] lui dit: «As-tu tué un être innocent, qui n’a tué personne? Tu as commis certes, une chose affreuse!» [L’autre] lui dit: «Ne t’ai-je pas dit que tu ne pourrais pas garder patience en ma compagnie?»
«Si, après cela, je t’interroge sur quoi que ce soit, dit [Moïse], alors ne m’accompagne plus. Tu seras alors excusé de te séparer de moi».
Ils partirent donc tous deux; et quand ils furent arrivés à un village habité, ils demandèrent à manger à ses habitants; mais ceux-ci refusèrent de leur donner l’hospitalité. Ensuite, ils y trouvèrent un mur sur le point de s’écrouler. L’homme le redressa. Alors [Moïse] lui dit: «Si tu voulais, tu aurais bien pu réclamer pour cela un salaire».
«Ceci [marque] la séparation entre toi et moi, dit [l’homme,] Je vais t’apprendre l’interprétation de ce que tu n’as pu supporter avec patience.
Pour ce qui est du bateau, il appartenait à des pauvres gens qui travaillaient en mer. Je voulais donc le rendre défectueux, car il y avait derrière eux un roi qui saisissait de force tout bateau.
Quant au garçon, ses père et mère étaient des croyants; nous avons craint qu’il ne leur imposât la rébellion et la mécréance.
Nous avons donc voulu que leur Seigneur leur accordât en échange un autre plus pur et plus affectueux.
Et quant au mur, il appartenait à deux garçons orphelins de la ville, et il y avait dessous un trésor à eux; et leur père était un homme vertueux. Ton Seigneur a donc voulu que tous deux atteignent leur maturité et qu’ils extraient, [eux-mêmes] leur trésor, par une miséricorde de ton Seigneur. Je ne l’ai d’ailleurs pas fait de mon propre chef. Voilà l’interprétation de ce que tu n’as pas pu endurer avec patience». Coran sourate 18, verset 60-82


Al-Khidr l’initie ainsi à la compréhension supérieure du Seigneur, à la patience et à la sagesse à savoir rester humble et ne point poser des questions.
De l’expérience de Moïse qui a été impatient et de celle du Prophète Muhammad (PSL) qui a oublié sa dépendance, en passant par l’enseignement destiné à tous les êtres humains, tout rappelle aux musulmans la conscience de leur fragilité et de leur besoin de Dieu. Plus tard, le Prophète Muhammad (PSL) recommandera de lire cette sourate entièrement tous les vendredis. Pour se rappeler, semaine après semaine, qu’il ne faut pas oublier, s’oublier, L’oublier.

Yathrib786
Le 1e octobre 2017